Snep UNSA
3 décembre 2020

[EMC] Vers une éducation à la liberté responsable ?

L'enseignement moral et civique (EMC), visant à faire partager les valeurs de la République aux élèves du CP à la terminale, a été instauré en 2015. Il regroupe désormais sous une même appellation l'instruction civique du primaire,  l'éducation civique en collège et l'éducation civique, juridique et sociale en lycée. Pourtant, ce qui devrait faire consensus est en proie à des incertitudes, notamment sur le contenu des programmes qui ont été drastiquement révisés en 2018. 

Kéren Desmery nous livre son point de vue.

Le tragique attentat de Conflans-Sainte-Honorine montre l’importance de l’apprentissage de la liberté de conscience et de la liberté d’expression. Selon vous, quels en sont les enjeux pour l’École et pour la société ? 

Kéren Desmery : Les enjeux sont de taille dans la mesure où la liberté, au plein sens du terme, qu’elle soit d’expression, de conscience, de penser, intéresse forcément la notion de laïcité mais aussi de limite(s). Ces trois éléments sont indissociables. L’École possède un rôle spécifique quant à la compréhension et l’appropriation de ces valeurs dès le plus jeune âge.  

Dans l’enseignement secondaire, l’EMC est souvent mise en œuvre par les professeurs d’histoire et de géographie. Pourquoi ?

K. D. : Les programmes originels d’EMC sont parus fin juin 2015, quasiment la veille de la rentrée scolaire. Donc, pour des raisons de commodité, on a commencé par attribuer l’EMC aux professeurs d’histoire-géographie, puisqu’ils disposaient d’un créneau d’une demi-heure à combler. Néanmoins, s’agissant d’un enseignement moral et civique, on a insisté sur cette transversalité, en précisant que tous les domaines disciplinaires ainsi que la vie scolaire devaient contribuer à cet enseignement.

Est-ce que l’EMC fait l’objet d’une évaluation pour le DNB ? Pour le bac ?

K. D. : En 2015, le volet relatif à l’éva-luation était un tant soit peu flou. L’EMC faisait l’objet de différentes formes d’évaluation mais l’on s’accordait sur les deux modalités suivantes : une évaluation à la fois continue et finale (DNB, bac). Les programmes de 2018, puis ceux de 2020, ne seront guère plus précis, puisqu’il est question d’un retour sur les acquis permettant une trace écrite ou une formalisation.

En 2018, les programmes d’EMC ont été fortement remaniés par le Conseil supérieur des programmes. Quel bilan faites-vous de cette révision ? 

K. D. : Certaines modifications me laissent dubitative pour plusieurs raisons. On ne peut s’empêcher de souligner la célérité avec laquelle ces programmes ont été ajustés pour le primaire et le collège. En examinant le processus de plus près, ces modifications sont intervenues en l’espace de deux mois maximum. Si les changements avaient été minimes, je n’aurais pas accentué ce point mais, sur le plan architectural, il s’agissait à l’évidence d’une réécriture, ce qui a eu des répercussions à la fois sur la forme mais aussi sur le fond de cet EMC.

Au niveau des contenus, on a enlevé les exemples de mise en pratique, au nom de la liberté pédagogique. Or, les pédagogies encouragées semblaient ouvrir le champ des possibles, justement sur le plan pédagogique, quant au développement du jugement moral et de l’esprit critique des élèves. Pour cela, eût-il fallu savoir en quoi consistaient ces pédagogies et les tester de manière concrète sur le terrain avant de les évincer des programmes. Enfin, il s’agit d’un enseignement moral ET civique, non pas d’un enseignement civique.

Il était bien question à l’origine d’une culture morale ET civique, non d’une culture civique ou d’une morale civique tout court. Grossièrement, la dimension morale de cet enseignement se résume aujourd’hui au respect. En revanche, cet EMC a tendance à adopter une dimension plus patriotique (accentuation des symboles, du drapeau, l’hymne national, l’hymne européen, etc.) et à privilégier l’apprentissage et la connaissance à l’expérimentation. On est plus dans le formatage plutôt que dans la formation du citoyen de demain.

Propos recueillis
par Rémy-Charles Sirvent


Éducation à la liberté responsable ?  Les perspectives de l’enseignement moral et civique,
Préface Jean Bauberot
Kéren Desmery, Éditions Jean-Marc Savary

Avis du Snep UNSA


Par son sadisme et sa barbarie l’assassinat de Samuel Paty révèle le visage de l’islamisme radical : cibler la liberté
d’expression.

Le Snep-Unsa rappelle que faire taire est un projet politique, porté par ceux qui ne veulent pas entendre de critiques, de divergences, de pluralisme des idées…Tout ce qui constitue le socle de la démocratie.


Le premier rôle de la démocratie est que des femmes et hommes libres et éclairés puissent choisir leurs lois. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que tous ceux qui espèrent l’instauration de lois religieuses visent la liberté d’expression, la liberté de conscience et donc la laïcité.

Cette volonté de réduire l’apprentissage de l’esprit critique fait l’objet d’une volonté organisée au-delà de nos frontières. Les attaques contre l’éducation, menées notamment au Nigeria, au Cameroun, au Pakistan, en attestent.


Pour faire face aux obscurantistes, le Snep-Unsa mesure la chance qu’a notre pays d’avoir un Service public d’éducation riche d’enseignants et de personnels éducatifs dévoués et investis. L'entrisme de telle ou telle Église nous pèse parfois, au Snep-UNSA nous défendons à chaque fois la liberté d'enseignement, la liberté pédagogique.


La société doit faire bloc autour de son École, l'administration doit défendre ses enseignants déjà en les formant, la République doit retisser du lien avec tous ses citoyens en unifiant son École.

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